Juliette, 3 ans « joue » avec une tablette numérique

Cette observation a été réalisée dans le cadre d’un exercice destiné à consolider les compétences d’observations des futurs professionnels, psychomotricien.ne.s. Effectuée au domicile de l’enfant, sans supports ( ni papier, ni crayon ) le mercredi 25 octobre 2017, l’observation directe d’une durée de trente minutes ( 18h 10 à 18h 40) doit être mémorisée, puis transcrite ultérieurement sur la base des évocations mentales.

Voici comment commence le premier récit d’observation réalisé par Clémence Le Bras: cette observation a eu lieu dans la cuisine de la maison de Juliette 3 ans qui était accompagnée de sa maman ainsi que de ses deux sœurs. Elles m’ont accueilli en fin de journée alors que la maman rentrait tout juste de son lieu de travail et Juliette de chez la nourrice. Ses deux grandes sœurs, en vacances, étaient restées à la maison. Lorsque je franchis la porte du jardin, l’une des grandes sœurs de Juliette accompagnée de sa copine de classe vient à ma rencontre en souriant.  Comme avec un air amusé

La maman et la plus grande des sœurs m’attendent sur le palier. Les salutations sont chaleureuses, venant en qualité de cousine de l’ancienne baby-sitter, la famille me semble confiante et à l’aise avec la démarche d’observation.

Sculpture de la reine des neiges
Sculpture de la Reine des neiges, libre de droits, téléchargement Pixabay 3806331_640

La maman me fait entrer – juste le temps de jeter un œil à l’intérieur de leur maison de caractère, style blanc épuré, agencé de manière moderne et haute de plafond- et me présente à Juliette, installée sur une chaise haute sans accoudoirs autour de la table de la cuisine. Elle se détourne de ce qui me semble être à première vue, une tablette, pour me regarder et me sourire. Elle retourne rapidement à son jeu, je fais le tour de la table ronde pour m’installer près d’elle, dos à la porte fenêtre, face au reste de la cuisine et de la maison.

La maman me signifie que ce n’est pas l’horaire idéal pour Juliette qui revient de sa journée chez la nourrice et est très fatiguée et peu active. Je la rassure sur le fait que cela n’a pas d’importance par rapport à mon observation, je lui souris et m’assois confortablement jambes croisées, veste sur genoux, pour signifier la fin des interactions verbales.

Juliette joue à une sorte de piano virtuel qui fait sortir des sons et des paillettes en fonctions des touches. Elle me tend ses doudous, je lui souris et l’encourage à continuer à jouer seule, je lui dis que je jouerais plus tard avec elle. Sa maman entreprend de faire un gâteau, elle est face à moi devant la cuisinière et fais des allers retours vers le frigidaire. A ce même moment l’autre sœur de Juliette entre dans la maison pour demander la permission de se promener autour de l’étang, la maman leur demande d’embarquer une montre autour de leur poignet. Je n’entends plus la suite. Juliette, qui trône au milieu des conversations reste impassible. Assise très droite face à la table, elle est légèrement penchée sur la tablette, une main posée à plat sur la nappe, l’autre qui pointe son index sur les touches colorées du piano.

Elle semble assez désintéressée par le jeu, elle n’a pas l’air émerveillée ni par les sons, ni par les couleurs. La maison redevient silencieuse. La maman est revenue à la préparation de son dessert, s’apercevant que le lave- vaisselle est plein, elle appelle la plus grande des sœurs à venir l’aider à le débarrasser, assez fort pour qu’elle l’entende depuis le premier étage. On entend immédiatement « j’arrive » et le bruit des escaliers dévalés, Margaux apparaît et me sourit, avec ce même petit air amusé

Entre temps, Juliette motivée a changé d’activité et avancé légèrement le haut de son corps au -dessus de la tablette, prenant appui d’une main sur la table pour sélectionner une page You Tube. Son index appuie sur une image et la chanson « Libérez, délivrez » retentit. Elle se rassied, pose ses deux mains et coudes de chaque côté de l’écran. Elle est très droite. Elle connaît les paroles par cœur et les chante avec quelques modulations sur les fins de phrases.J’ai envie de rireDe temps à autre, elle me jette des regards du coin de l’œil comme pour s’assurer que je suis bien en train de la regarder, elle.

A peine la chanson terminée, elle fait valser d’un bout de doigt agile les propositions de You Tube sur le côté droit de l’écran pour en sélectionner une nouvelle. Son dévolu se jette sur « Waka-waka » de la chanteuse Shakira. Sa sœur interrompt alors sa mission de débarrassage pour commenter le clip « c’est super vieux » dit-elle. Elle s’installe debout derrière Juliette, accoudée au dossier du siège. La maman s’approche aussi et commente son souvenir de la Coupe du monde 2010. Elle demande à Juliette si elle comprend pourquoi il y a des images de foot et Shakira qui danse à côté. Juliette marmonne une réponse qui laisse sa mère dubitative.

Tout à coup, Juliette se retourne et crie à sa sœur « d’arrêter ! ». Cette dernière s’exclame qu’elle n’a rien fait mais ne riposte pas (regardant sa mère comme pour en témoigner). Celle-ci lui demande ce qu’elle a fait : « rien ». La sœur se détache du siège et reste en arrière les bras croisés. La tension retombe.Juliette a choisi de remettre à nouveau « waka-waka », la sœur et la maman lèvent les yeux au ciel ets’étonnent qu’elle connaisse si bien les paroles alors qu’elle n’était pas née à la sortie de ce tube. Elle leur répond qu’elle connaît ça grâce au compte You Tube qu’elles doivent se partager entre sœurs. Elle continue, bien droite, à chanter une main à plat sur la table et une autre jouant avec sa tétine.

J’approche ma chaise pour avoir une meilleure visibilité sur l’écran et elle à la fois.Elle reprend sa recherche, d’un doigt, elle fait défiler les vidéos suggérées et choisit Soprano. Elle râle contre une pub, n’arrivant pas à s’en débarrasser. Sa sœur vient l’aider, elle ne la repousse pas. La musique ne retentit pas tout de suite, Juliette décide d’avancer le curseur pour accélérer la musique. Sa maman s’exclame dos à nous, affairée à mettre en pot ses desserts, qu’elle n’aime vraiment pas ce titre, recevant en retour un « moi je l’aime bien », de Juliette.

Sa sœur s’est réinstallée derrière elle, accoudée et elle me jette des regards et me sourit quand je me retourne. Est-elle intriguée ? Cherche-t-elle à savoir ce que j’observe ?Juliette me regarde aussi, me sourit. Je ne peux pas m’empêcher de lui rendre son sourire.Les premiers instants de l’observation, peu confortable pour moi, laisse place à une atmosphère particulière. Personne ne semble gênée ni perturbé par ma présence et même si celle-ci est muette, il s’installe une sorte de jeu où l’on profite de ma présence comme des acteurs le ferait d’un public.

Juliette repousse une nouvelle fois sa sœur qui avait posé un pied sous son assise. D’une voix haute et claire, elle rétorque « Tu es épuisante, Margaux ! » avant de souffler, une main parcourant ses cheveux. Margaux de nouveau se défend de l’embêter, lève les mains, devant sa maman, comme une coupable venant se racheter. J’ai l’impression d’assister à de petites batailles de défense de territoire.  Vingt minutes se sont écoulées, je constate l’heure sur le four, je réalise qu’il ne me reste plus que 10 min, ce n’était pas si horrible, cette tâche d’observation.

La maman tente de détourner l’attention de Juliette sur la tablette, l’encourageant à faire un jeu, avant de commenter à haute voix –pour que je puisse entendre ? – qu’à cette heure, elle est fatiguée et ne souhaite rien faire. Elle se tourne vers moi en disant cela. Je lui souris –pour acquiescer ses propos, la rassurer ? 

Au lieu de cela, Juliette choisit de relever l’écran pour une meilleure visibilité. Sans hésitation, elle empoigne l’écran de ses deux mains, dans le vide, fait balancer par le dessous l’étui qui était collé à la tablette, qu’elle rétracte alors d’une main, tenant de l’autre main la tablette. Sa main doit être d’une taille dix fois inférieure à la taille de l’écran. L’étui est maintenant rehaussé, elle pose l’écran qui est face à elle, incliné à 110°. Elle demande à visionner « Pat Patrouille ». Sa sœur, adossée à un pan de la cuisine est en train d’assister la maman à déplacer les pots dans le frigo. Elle lui lance un « Encore ! », levant les yeux au ciel avec un air faussement dédaigneux,ajoutant qu’elle a « déjà vu les épisodes des dizaines de fois». 

Sa mère se déplace derrière Juliette, pose le creux de son cou sur sa tête et lui écrit Pat Patrouille dans la barre de recherche. Impassible, les deux pouces dans la bouche, coudes posés sur le rebord de la table, elle suit des yeux les mouvements de l’écran. Le dessin animé commence, Juliette se réjouit. Margaux demande à aller cherche le courrier et revient quelques minutes plus tard avec le Petit Quotidien. Elle s’assied face à sa sœur et commente les faits divers qui se sont déroulés dans la région, écoutée par sa maman qui est désormais adossée à la cuisinière à gaz (gazinière).

Quelques minutes plus tard, Juliette sollicite sa maman pour agrandir le cadre de la vidéo. Celle-ci lui montre, Juliette ne parvient pas à double-cliquer assez rapidement, la fonction n’apparaît pas. La maman finit par le faire elle-même, Juliette repose ses deux coudes sur la table, pouces dans la bouche. Les 30 minutes sont écoulées, je réussi à attraper le regard de la maman et je commente, amusée, un événement du dessin animé.L’observation se termine.

Tous les prénoms sont fictifs, excepté celui de l’observatrice Clémence Le Bras qui est l’auteure de ce texte. Je remercie également les parents de Juliette, d’avoir donné leur accord pour la publication de ce récit dans une mini-recherche réalisée par d’autres étudiantes.Les passages qui sont en italique dans le texte soulignent l’expression de ses sentiments et commentaires de l’observateur qui a pour unique consigne de construire un récit en partageant ce qu’il ressent avec les lecteurs.

L’auto-référence est l’un des moyens que les thérapeutes utilisent pour rendre compte de la relation observateur-observés. Décrit par Mony Elkaïm en 1989, dans un livre intitulé: Si tu m’aimes, ne m’aime pas. Paris : Seuil, l’idée que l’observateur partage sa compréhension des événements étrangers permet aux professionnels de communiquer avec autrui en tenant compte de l’intersubjectivité alors que “l’approche scientifique traditionnelle insiste sur le fait que les propriétés de l’observateur ne doivent pas entrer dans la description de ses observations (Elkaïm, M. 1989, p.13).

En témoignant de ce qui se présentait ce jour- là à ses yeux, ses oreilles et son esprit, l’observatrice accepte de partager sa compréhension des événements avec les lecteurs. Et comme il existe plusieurs version de la réalité, vous pouvez aussi exercer vos talents d’observateur pour documenter comment les jeunes enfants âgés de quelques mois à peine jusqu’à l’âge de 4, 5, 6, 7 ans utilisent les outils numériques… .

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