Quelle(s) définition(s) du jeu choisir?

Est-ce que l’on peut dire que tous les enfants jouent, simplement parce que ce sont des enfants ? Et est-ce l’on peut dire qu’un enfant joue, lorsqu’il observe autour de lui, même quand il ne fait «rien» ? Ou s’il touche à «tout» sans arrêt (avec ses mains, sa bouche, ses pieds, peut-on vraiment savoir à quoi il joue ?  

En fait, presque tous les enfants explorent écoutent les sons alentour, explorent et font des expériences motrices (bien avant de savoir marcher, courir, sauter, grimper, etc.), en tous cas dès qu’ils sont habiles à orienter leur tête et leur regard, ajuster leurs postures, sourire et calmer leurs pleurs. Dans ce cas, on dit qu’ils manifestent des habiletés sociales et des comportements prévisibles? Mais être capable de manifester des habiletés sociales n’est pas l’équivalent de ” jouer”. Donc avant de répondre plus précisément à la question ci-dessus, il me faut choisir une définition du jeu qui peut paraître énigmatique au premier abord.

« Le jeu est une modalité de la communication, reposant sur une forme particulière de relations. Il est une mise en scène fictive de comportements ayant une réalité sociale (combats, comportement de cour, prédation) […] constitutif de l’activité symbolique, de la structuration de la personnalité et de l’apprentissage des relations inter-humaines ».

Dictionnaire des thérapies familiales, sous la direction de Jacques Miermont (2001). Paris: Payot & Rivages
c'est du jeu ou pas du jeu

Alors comment observe-t-on le jeu des jeunes enfants, lorsque l’on travaille en qualité de psychomotricienne ? En commençant par accepter que tout n’est pas de l’ordre du visible ! Et en étant convaincu que jouer, c’est autre chose qu’une habileté sociale individuelle et plus que la “résolution d’un problème”…

Parfois, des enfants ne font rien, en tout cas “rien” qui soit observable depuis l’extérieur, mais ils jouent en pensée. Et d’autres fois, on ne sait pas très bien s’ils jouent ou s’ils sont «vides» de pensées, mais comment pourrait-on le savoir? Il faut l’inférer. A moins que l’enfant ait déjà un bon niveau de langage et qu’il soit d’accord de nous raconter à quoi il est en train « d’occuper ses rêves, … », les contenus du jeu peuvent et doivent rester mystérieux. Car ils témoignent de la vie psychique de l’enfant. Mais disons, que ce n’est pas cela que l’on cherche à définir pour le moment.

Attendre patiemment pour bien observer comment le jeu de l’enfant se déroule sous nos yeux n’est pas si facile, parce que la plupart des professionnels de la relation ” d’aide” souhaite contribuer au “jeux”. Quand on se tient à distance, c’est comme si on ne travaillait pas. Alors qu’écouter, observer attentivement sont des actions professionnelles très importantes. Lorsque l’on souhaite pouvoir observer (de près ou de loin) quelque chose de plus que des déplacements, des changements de postures, des problèmes d’orientation de la tête et du regard, des manipulations d’objets, des échanges de regards, des approches, des sourires, de jouets ou de “coups” entre enfants dans un groupe, il faut faire preuve d’une grande attention. C’est une tâche assez ardue que de restituer avec exactitude, ce que l’on perçoit.

Donc en observant l’enfant jouer, il faut regarder au-delà de ce qu’il fait, car certains enfants prennent des cailloux, poussent une voiture en avant en arrière ou manipulent d’autres objets concrets, parfois sans ” vraiment” jouer. C’est pour cela que mon travail consiste à observer comment les enfants réussissent (ou non) à imprimer une activité rythmique à leurs explorations, puis si c’est le cas, à me demander ensuite si l’enfant varier spontanément l’exploration rythmique de l’activité qu’il vient d’effectuer. Et si c’est encore le cas, en observant cette fois quelles sont les “nouvelles” variations qu’il crée, puisqu’à ce moment- là, on ne peut observer qu’un seul enfant à la fois. 

Tout cela, en évitant d’interférer dans le jeu, car pendant que j’observe l’enfant jouer, je cherche à rester un témoin attentif du jeu en n’intervenant pas ou alors le moins possible. Je m’installe à courte distance par souci de sécurité ou parce que je désire montrer à l’enfant que je suis disponible, s’il veut me solliciter. Mais c’est à moi que revient la responsabilité de ne pas « enrichir » le jeu de l’enfant. Pendant ces observations directes, même si je suis parfois tentée de « proposer » une variation, je m’abstiens. Les variations, c’est justement cela que je cherche à voir, attentivement. parce que j’attends que l’enfant sélectionne parmi les variations qu’il a effectué sans aide, celle qui va le satisfaire le plus, et celles qu’il va pouvoir combiner entre elles, en fonction de ce qu’il a exploré précédemment. Comment de nouvelles « idées » surgissent, car les variations sont le résultat de combinaisons mentales, comme le concevait déjà, Jean Piaget.

Même si j’ai adopté des conceptions plus récentes à propos du rôle de l’imitation et de la formation des représentations dans le développement du jeune enfant, je continue d’employer les termes de combinaisons mentales, parce que je le trouve aisé à comprendre. L’enfant qui joue, pense son activité.

Observer les enfants “jouer” , c’est les observer déployer une activité «psychomotrice», sans pour autant “évaluer” leur(s) jeu(x), au sens de « mesurer » leurs capacités en termes de performances individuelles. Bien que l’on puisse déduire de nos observations différents éléments d’informations sur le plan cognitif, les données récoltées lors des observations directes, ne remplace pas l’évaluation cognitive du développement: dans les domaines de la communication, de la motricité globale et la motricité fine, la résolution de problèmes et les aptitudes individuelles et sociales.

Mais elle permet aux professionnels que nous sommes (thérapeutes en psychomotricité) d’orienter nos interventions. En nous indiquant quels sont enfants qui vont avoir besoin de jouer « avec » nous, avec leurs parents et/ou d’autres adultes car certains enfants peuvent avoir de la peine à se départir de leurs routines (rythmiques et motrices). Des routines dans lesquelles, ils risquent de rester enfermés si personne ne « joue » avec eux. Si on considère que le jeu partagé est une activité nécessaire dès que l’on observe qu’un enfant rencontre certaines difficultés de développement, alors on doit observer de plus près comment il peut varier son jeu, et s’il ne le fait pas spontanément, participer aux jeux. Croire que tous les enfants jouent, juste parce que le jeu est, par principe l’activité principale de tous les enfants, alors que ce n’est pas toujours le cas, empêche parfois les adultes d’accompagner le développement des enfants. A la crèche, il nous faut faire attention, à ne pas surestimer la capacité des enfants à jouer “seuls”, car certains enfants accomplissent des formes de routines, sans pouvoir les varier beaucoup.

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